Pendant deux ans, le Saguenay—Lac-Saint-Jean
a vibré au rythme de la télévision éducative
Pendant deux ans, de 1967 à 1969, le Saguenay—Lac-Saint-Jean a vécu au rythme de la « société éducative » grâce à TÉVEC, un extraordinaire projet-pilote de télévision éducative qui a engendré un engouement populaire pour l’éducation comme il est difficile de l’imaginer un quart de siècle plus tard. À preuve, sur les 150 000 adultes que comptait la région à l’époque, 35 000 étaient officiellement inscrits aux cours de la télé éducative, et plus de 5 000 personnes ont obtenu leur diplôme de 9e année.
La plupart du temps, TÉVEC supplantait complètement tous les autres postes de télévision puisque 60 000 personnes écoutaient régulièrement la télé éducative et que 100 000 le faisaient occasionnellement. Chaque jour, au cours de la première année d’opération, 12 000 « tévéquois » effectuaient leurs exercices et les postaient au Cégep de Jonquière, où ils étaient corrigés par ordinateur. Malgré des failles, l’expérience de TÉVEC a été couronnée d’un succès indéniable et à un coût fort acceptable : 3,5 millions de dollars au total pour deux années d’opération.
Région isolée, donc facilement observable, le Saguenay—Lac-Saint-Jean sert depuis longtemps de banc d’essai pour de nouveaux produits. Cette caractéristique n’est pas étrangère au fait qu’on a mené l’expérience de TÉVEC là plutôt qu’ailleurs. Il y avait aussi d’autres raisons : la région souffre traditionnellement d’un taux de chômage nettement supérieur à l’ensemble du Québec et, à l’époque, la population était faiblement scolarisée : 61 % des 35 000 personnes inscrites à TÉVEC avaient entre six et huit années de scolarité; 14 % en avaient moins de cinq. L’un des objectifs consistait à donner aux gens la possibilité d’obtenir leur diplôme de 9e année dans un délai relativement court de 48 semaines, ce qui répondait d’ailleurs à la volonté de 75 % de la clientèle. À ce moment, la 9e année était en effet considérée comme une étape charnière parce qu’elle ouvrait la porte à l’enseignement professionnel.
DES OBJECTIFS AMBITIEUX
TÉVEC — et c’est là sa richesse — se voulait toutefois une expérience globale de « société éducative », un objectif ambitieux comportant de nombreux volets : vérifier l’efficacité éducative des moyens technologiques, utilisés en conjonction avec des moyens de type sociopédagogique, et former du personnel à cette fin; contribuer à définir les objectifs, les méthodes et les contenus de l’éducation des adultes, voire à en faire le pôle majeur de l’orientation de la Direction générale de l’éducation permanente (DIGEP) du ministère de l’Éducation; favoriser dans la population une meilleure connaissance socio-économique de la région et du Québec; développer une conscience régionale; assurer la participation des adultes à la définition des contenus et des structures de l’éducation; agir sur les mentalités, les attitudes et les comportements face à la vie, somme toute, développer la « compétence contemporaine » de la population de la région.

LEMARKETING AU SERVICE DE L’ÉDUCATION
Les promoteurs de TÉVEC ne se sont pas contentés de concevoir des émissions de télévision et de les diffuser. Cette phase a en effet été précédée d’enquêtes sociologiques approfondies destinées à cerner les préoccupations de la population et la perception des problèmes de la région.
Dès le départ, il était entendu que TÉVEC ne se limiterait pas à dispenser une formation de base en français, en mathématiques et en anglais, les trois matières scolaires visées par le projet, et que, pour élargir le champ de connaissance des Jeannois et Saguenéens, il fallait d’abord susciter leur intérêt en partant de ce qui les touchait directement, c’est-à-dire les questions socio-économiques. C’est d’ailleurs cette orientation qui a permis d’attirer à TÉVEC de nombreuses personnes qui avaient déjà leur 9e année.
On a également orchestré une vigoureuse campagne de marketing utilisant systématiquement les médias de la région et les panneaux d’affichage le long des routes. Avant même l’entrée officielle en ondes de TÉVEC, une série de 13 émissions sur l’éducation a été diffusée à l’automne 1967.
Les enquêtes sociologiques avaient-elles révélé que Jean Béliveau et Janette Bertrand étaient des personnalités particulièrement populaires dans la région? Janette Bertrand et Jean Béliveau apparaissaient à l’écran pour vanter les vertus et l’importance de l’éducation. L’ensemble de la campagne d’information et de publicité a d’ailleurs coûté 100 000 $, une somme considérable à l’époque.
UNE STRUCTURE SOPHISTIQUÉE
L’imagination, la perspicacité et le sens de l’organisation ne faisaient pas défaut aux promoteurs de TÉVEC, qui comportait une structure très sophistiquée. Par exemple, un comité local a été créé dans chacun des 71 villes et villages de la région. Consultation, participation, représentation et solidarité, telles étaient les fonctions de ces comités qui devaient assurer une rétroaction constante entre la clientèle et les dirigeant(e)s. Tout au long du projet, une équipe de recherche a également travaillé sur le terrain pour évaluer la portée du programme et l’efficacité des moyens utilisés.
La locomotive de TÉVEC, c’était évidemment la télévision, le déclencheur et l’émetteur des informations. S’y ajoutait le cours par correspondance, une documentation écrite qui permettait aux étudiant(e)s d’approfondir leurs connaissances et de faire leurs « devoirs ».
Après chaque émission, les gens inscrits étaient en effet invités à faire des exercices et à les expédier par la poste au Cégep de Jonquière, où ils étaient traités par ordinateur. Chaque semaine, environ 20 000 exercices étaient ainsi corrigés.
Principalement à l’intention des gens moins scolarisés, donc plus susceptibles d’éprouver des difficultés à assimiler les contenus, des centres de révision étaient ouverts le samedi; un enseignant-e s’y trouvait pour répondre aux questions des étudiant(e)s. S’ajoutait à cela une équipe de visiteurs à domicile dont le rôle consistait à nouer des relations personnalisées avec la clientèle, à la motiver et à lui expliquer comment utiliser toutes les ressources de TÉVEC.
UNE ÉMISSION TYPE
TÉVEC ne disposant pas de sa propre station de télévision, du temps d’antenne était acheté des télédiffuseurs de la région, qui se réservaient évidemment les heures de grande écoute. Du lundi au jeudi inclusivement, les émissions de TÉVEC étaient donc concentrées dans des créneaux peu propices à attirer un large auditoire : de 7 h à 8 h 15 le matin, avec reprise vers 10 h 30 et 23 h.
Chaque émission partait d’un des thèmes suggérés au cours des enquêtes sociologiques. Présentation du sujet par les animateurs, exposition des faits bruts, court film sur l’opinion des gens de la région, débat, présentation des travaux effectués par les « tévécois-enquêteurs» : sur une émission d’une heure et demie, le volet socio-économique occupait environ 80 % du temps.
Deux pauses-café, respectivement de trois et deux minutes, étaient prévues. Pour ce qui est des matières scolaires, une émission-type consacrait sept minutes aux mathématiques, deux minutes et demie à l’anglais et 10 minutes au français. Une émission-synthèse était également diffusée le vendredi pour réviser la matière présentée au cours de la semaine, donner la correction des exercices et discuter de la réaction des téléspectateurs.
Enfin, le lundi soir, l’émission Télé-club proposait une discussion sur un thème socio-économique aux quelques centaines de groupes de Tévéquois qui s’étaient constitués dans la région. Chacun des groupes écrivait un rapport des délibérations et, après compilation, une synthèse était publiée dans les journaux de la région.

L’OBJECTIF DE SCOLARISATION EST LARGEMENT ATTEINT
TÉVEC entre donc en ondes le 15 janvier 1968 pour une première série de 100 émissions s’échelonnant jusqu’à la fin mai. En cette première année, l’objectif consiste à scolariser les tévéquois jusqu’au seuil de la 9e année. La deuxième série d’émissions, diffusées du 14 octobre 1968 au 16 mai 1969, est consacrée à la 9e année. Au total, 5 290 adultes se présentent aux examens. [...]
Comme l’a écrit M. Messier : « Sauf pour le deuxième niveau de difficulté en anglais et en algèbre, les résultats furent excellents. Avant de les apprécier, rappelons que les examens, dans chacune des quatre matières qui faisaient l’objet d’un contrôle (français, mathématiques, anglais et socioéconomique) étaient graduées selon une difficulté croissante, chaque niveau de difficulté correspondant à une portion délimitée du programme et à un degré académique (éducation de base, présecondaire, secondaire I et secondaire II).
Les examens étaient des questionnaires de type objectif, comprenant chacun une centaine de questions à choix multiples et furent corrigés par ordinateur. » Fait à noter, le diplôme décerné aux Tévéquois était en tous points semblable à celui des élèves du secondaire dit régulier. Que plus de 5 000 adultes, dans une région largement sous-scolarisée, aient obtenu leur diplôme de 9e année constitue une réussite certaine. TÉVEC flirtait toutefois avec un objectif bien plus ambitieux : créer une société éducative. L’objectif a-t-il été atteint? Allons-y voir.
LA SOCIÉTÉ ÉDUCATIVE A POINTÉ LE BOUT DU NEZ
Selon Bell Canada, chaque émission de TÉVEC était suivie d’un nombre extraordinairement élevé d’appels téléphoniques : tévéquois et tévéquoises s’échangeaient des renseignements et faisaient leurs exercices au téléphone. Dans au moins une entreprise, Liqueurs Saguenay Inc., le syndicat a obtenu une augmentation de salaire de 2 % pour ses membres qui réussiraient les examens de la télé éducative. On raconte même que dans un bar, tard le soir, une bagarre générale a éclaté : la moitié des clients voulait écouter un film alors que l’autre moitié réclamait TÉVEC.
Pour dire d’une société qu’elle est éducative, sans doute faut-il que l’intérêt pour l’éducation soit très vif et que celle-ci prenne racine dans la vie quotidienne, la première réalité de tout être humain. M. Guy Messier, le coordonnateur du projet, n’ose affirmer que TÉVEC a fait du Saguenay—Lac-Saint-Jean une société éducative dans la pleine acception du concept; il croit néanmoins qu’elle a « montré le bout du nez » au cours des deux années qu’a duré l’expérience.
Les anecdotes et phénomènes rapportés précédemment sont tirés d’un document intitulé TÉVEC : une intervention à l’échelle de tout un territoire, que M. Messier a écrit en 1972. Il y en a plusieurs autres. Par exemple, on a recueilli de nombreux témoignages de gens qui, à l’usine ou au bureau, utilisaient leur pause-café pour effectuer les exercices inclus dans les documents écrits. TÉVEC aurait même contribué à souder l’unité familiale, car, dans plusieurs foyers, parents et enfants discutaient fréquemment de la dernière émission. À la messe dominicale, il n’était pas rare que le thème de l’homélie soit puisé dans une des émissions diffusées la semaine précédente par TÉVEC.
Une épidémie de grippe ayant obligé la fermeture des écoles pendant deux semaines, parents, enfants et enseignant(e)s écoutaient assidûment TÉVEC, si bien qu’au retour en classe, tous ont réclamé — en vain — que l’enseignement régulier intègre la télé éducative. Dans les journaux et bulletins de nouvelles des médias électroniques, la manchette était consacrée à la discussion du dernier téléclub. Même que les librairies de la région ont dû augmenter leurs commandes de dictionnaires pour faire face à la soif de connaissance de la population régionale.
UNE ÉPOQUE TURBULENTE
La compréhension de l’expérience de TÉVEC nécessite qu’on la replace dans le contexte des années soixante et de la Révolution tranquille, une période de bouillonnement politique, social et culturel unique dans l’histoire du Québec. Le ministère de l’Éducation avait été créé à peine trois ans plus tôt, en 1964, et la Direction générale de l’éducation permanente (DIGEP) était encore plus récente — elle avait été fondée le 31 mars 1966.
L’apathie, le conservatisme, la lourdeur et la bêtise bureaucratique, caractéristiques que l’on attribue volontiers aux appareils d’État contemporains, n’avaient pas encore frappé la jeune fonction publique québécoise. Bien au contraire, celle-ci constituait le moteur de l’innovation et nourrissait les idéaux de progrès social. À la DIGEP, toujours selon ce qu’en dit le document de M. Messier, le premier directeur général, M. Fernand Jolicoeur, entretenait une ambition qui ne péchait pas par modestie : dans son esprit, la Direction générale de l’éducation permanente n’avait qu’une existence transitoire, car elle « devait au plus tôt annexer tout le ministère afin que celui-ci devienne un ministère de l’Éducation permanente ».
UNE PHILOSOPHIE DE L’ÉDUCATION
Quant à M. Messier et aux membres de son équipe, ils étaient branchés sur les nouveaux courants d’idées et les recherches récentes en éducation. Avant de lancer TÉVEC, les promoteurs avaient réuni plus de 1 000 pages de documentation sur des expériences d’éducation nouvelle et de télévision éducative qui avaient été tentées ailleurs dans le monde, notamment sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).
Une des idées maîtresses, empruntée à Paulo Freire, visait à en découdre avec le modèle éducatif traditionnel, où, pour reprendre les mots de M. Messier, « tout se fait généralement de supérieur à inférieur, de “connaissant” à celui qui veut connaître ». Dans un tel système, selon Freire, « les élèves sont les objets de l’action des maîtres » et il s’agit là d’une manipulation.
Plutôt qu’une manipulation, TÉVEC se voulait une « proposition ». C’est encore M. Messier qui écrit : « Cette longueur d’ondes, génératrice de relations égalitaires et solidaires en même temps que génératrice d’actions de découvertes et de développement individuel et collectif, prenant garde aux schémas dans lesquels on essaie de tasser à l’avance la réalité (la forçant ainsi à s’amenuiser et à perdre sa riche complexité) prend sa source dans l’espèce de certitude fondamentale que le noyau central de la personnalité est capable de développement. Cela nous conduit forcément à ne plus considérer celui qui s’engage dans un ou des processus d’apprentissage comme un “être à enseigner”, mais comme un partenaire. »
UN MINISTRE PHILOSOPHE?
Phénomène encore plus extraordinaire, même les hommes politiques semblaient partager ces points de vue. Deux mois avant la diffusion de la première émission, le ministre de l’Éducation avait profité du lancement officiel de TÉVEC, à Alma, pour prononcer un discours qui ferait les délices des andragogues d’aujourd’hui : « Il est temps qu’en éducation des adultes, de dire le ministre, des expériences qui dépassent le cadre étroit de la scolarité strictement académique soient entreprises (...) À toutes fins pratiques, pour toute la durée du projet, l’antenne appartiendra à la population. Il s’agit de réconcilier l’adulte avec lui-même et le monde qui l’entoure. Il faut que chacun en arrive à participer à ce monde d’aujourd’hui, sinon le dépaysement se maintient, le geste quotidien n’a pas de signification, y compris les gestes de l’apprentissage. »
Le ministre s’était même fait quasi philosophe en ajoutant : « Lorsque l’individu a retrouvé le sens des choses et compris les lignes de force qui l’entourent et entrepris de s’y insérer pour faire lui aussi œuvre utile, il devient, ayant recréé sa propre estime de soi, plus capable d’acquérir de lui-même les connaissances et la compétence qui lui manquent pour entreprendre autour de lui, dans son propre milieu, les changements qui lui apparaissent essentiels. Le défi que nous pose ce projet-pilote à vous comme à nous, c’est en somme de tenter, via un média d’un extraordinaire impact, de donner à l’adulte l’occasion de s’adapter et de se tailler une place sur une terre des hommes qu’il ne reconnaît plus comme étant la sienne. »
TÉVEC a-t-il permis à la population du Saguenay–Lac-Saint-Jean de reconnaître cette terre comme sienne? Malgré les nombreuses recherches qui ont été menées à l’époque, M. Messier n’est pas certain qu’on ait réussi à évaluer quantitativement et qualitativement la contribution de TÉVEC au développement de la région. Il a cependant une certitude : Jeannois et Saguenéens se sont attachés autant à TÉVEC que les Montréalais à l’Expo 67.

LE SUCCÈS DE TÉVEC : L’ÉCOLE SANS MURS
Dans le système d’éducation, les programmes et les méthodes pédagogiques sont conçus par les autres — les professeurs, les directions d’école, le ministère de l’Éducation —, mais ça ne correspond par nécessairement aux besoins du monde ordinaire. Selon moi, si TÉVEC a eu un tel impact, c’est qu’il s’agissait d’une école sans murs, sans tradition et sans programme préétabli, dont les gens ont eux-mêmes défini le contenu à partir d’une vaste enquête sociologique.»
Aujourd’hui directeur du ministère de l’Expansion économique régionale pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean–Charlevoix, M. P.A. Cantin était directeur du Conseil économique régional à la fin des années soixante. Il était donc bien placé pour savoir que la sous-scolarisation de la population posait de sérieuses limites à la formation de la main-d’œuvre et qu’il était impératif de donner aux gens la possibilité d’obtenir leur diplôme de 9e année.
M. Cantin estime néanmoins que le volet socio-économique de TÉVEC, moins normatif et moins rigide, était de loin le plus intéressant, celui qui a laissé la plus forte empreinte sur la région et qui a contribué à son dynamisme au cours de la décennie suivante.
UN VIF SOUVENIR
Bien d’autres personnes dans la région ont conservé un vif souvenir de TÉVEC. Tel est le cas de Mme Rachel Ouellet, qui a animé les cercles d’études des tévéquois, et de Mme Henriette Potvin, une tévéquoise qui y a obtenu son diplôme de 9e année. « À l’époque, j’ai vu des cultivateurs écouter les émissions de TÉVEC dans l’étable en trayant leurs vaches. C’est vous dire l’intérêt immense qu’a suscité ce projet. » M. P.A. Cantin
Matin et soir, pendant deux ans, Mme Potvin a été une téléspectatrice attentive de TÉVEC et, quotidiennement, elle a posté ses exercices au Cégep de Jonquière. Elle a d’ailleurs conservé toute la documentation écrite pertinente au projet, dont une dizaine de cahiers à anneaux remplis d’une écriture serrée contenant les notes qu’elle prenait à chaque émission. Mme Potvin a particulièrement apprécié de s’initier à l’anglais et aux mathématiques modernes, mais elle estime que TÉVEC a surtout contribué à accroître sa confiance en elle-même.
Très engagée depuis des décennies dans des activités sociales, politiques, communautaires et d’éducation populaire, Mme Ouellet considère elle aussi que TÉVEC a constitué un très beau projet éducatif qui a contribué à l’éveil de la conscience régionale. « Quand quelqu’un apprend, souligne-t-elle, qu’il s’ouvre à une situation, il a envie de faire quelque chose, d’agir pour améliorer son sort. »
Rattachée au service d’éducation populaire de la Commission scolaire régionale du Lac-Saint-Jean dans les années soixante-dix, Mme Ouellet considère encore aujourd’hui que TÉVEC était à l’avant-garde en pédagogie de la formation des adultes. « TÉVEC m’a toujours suivie, explique-t-elle, car en éducation des adultes, il faut laisser la parole aux gens et favoriser la compréhension des problèmes quotidiens, politiques et sociaux. L’enseignant devient alors un animateur. C’est exactement ce qu’a fait TÉVEC. »
Un mot revient d’ailleurs régulièrement dans les propos de Mme Ouellet : le respect. La grande réussite de TÉVEC, croit-elle, a consisté dans le fait que les responsables du projet n’ont pas imposé leurs connaissances. Pendant les deux ans qu’a duré l’expérience, TÉVEC est demeurée à l’écoute de la population et ce sont des gens de la région qui sont le plus souvent apparus à l’écran pour parler d’eux-mêmes et de leur histoire.
Malheureusement — et c’est sans doute là une des raisons majeures qui a fait que TÉVEC n’a pas survécu —, le système d’éducation a toujours considéré la télévision éducative avec suspicion et n’a jamais cru que des adultes puissent obtenir aussi rapidement leur diplôme de 9e année.
En apportant des ajustements et en profitant des développements technologiques de la télévision et de l’informatique, Mme Ouellet est persuadée qu’un projet comme TÉVEC serait très utile en 1992.
APRÈS TÉVEC, L’EXPÉRIENCE MULTIMÉDIA
En dépit de la résistance du système d’éducation, l’expérience de TÉVEC avait été suffisamment concluante pour que le ministère de l’Éducation tente de la poursuivre sous une autre forme. De là est né Multimédia, qui s’est étendu à la grandeur du Québec, mais avec un succès inégal d’une région à l’autre.
Quittant son poste de directeur général du Conseil économique régional, M. P.A. Cantin est nommé directeur de Multimédia pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean. « La grande différence entre TÉVEC et Multimédia, c’est que ce dernier a complètement déserté le champ de la formation scolaire pour poursuivre un grand objectif : assurer l’émergence du potentiel qui dormait en chaque personne, couper les liens de dépendance entre les gens et les autorités traditionnelles qui avaient toujours des idées pour tout le monde. »
Multimédia s’adressait en priorité à la couche la plus défavorisée de la population, celle dont les revenus annuels étaient inférieurs à 3 000 $ (en dollars de 1970). Une équipe d’une trentaine d’animateurs sociaux parcourait la région en tout sens et demandait aux gens : « Quels sont vos besoins? » On organisait alors des tables de travail où, à l’aide des animateurs, les gens cherchaient eux-mêmes des solutions à leurs problèmes, la plupart du temps très concrets.
C’est ainsi que de nombreuses personnes se sont initiées aux procédures des assemblées délibérantes, que d’autres ont appris tous les secrets de l’élevage des moutons, voire à remplir leur formule d’assurance-chômage ou leur demande de crédit agricole. Multimédia animait même une vingtaine de tables d’alphabétisation dans tous les recoins de la région.
LE POUVOIR SE SENT MENACÉ
Multimédia, qui était entièrement financé par le ministère de l’Éducation, regroupait le plus grand corps d’animateurs sociaux du Québec. Or, la crise d’octobre 70 était fraîche dans la mémoire collective et les autorités se sont vite méfiées de ces gens qu’ils percevaient comme des agitateurs. M. Cantin savait déjà à l’époque que la Sûreté du Québec avait un œil sur les activités de Multimédia; il a plus tard appris que la Gendarmerie Royale du Canada et même la CIA, dans leur paranoïa de la subversion, y ont aussi fourré leur nez.
L’élite régionale traditionnelle — députés, curés, maires, notables, etc. — constatait pour sa part que son discours passait moins bien la rampe. Par exemple, un député venu annoncer dans un village le projet de construction d’entrepôts de pommes de terre s’est fait rappeler que les terres de ce secteur ne convenaient pas du tout à cette culture et que les agriculteurs n’avaient même pas l’argent nécessaire pour acheter les semences. « Nous n’avions pourtant rien à cacher, affirme aujourd’hui M. Cantin, tout ce que nous disions aux gens, c’était “Vous êtes capables”.
L’accroissement de l’autonomie des gens inquiétait pourtant les députés de la région, qui n’avaient pas lu deux pages sur tout le projet et qui craignaient que le pouvoir leur glisse des mains. » C’est sans doute là la principale raison de la mort de Multimédia en 1978.
M. Cantin n’hésite pas à affirmer que TÉVEC et Multimédia ont constitué une expérience unique dans le monde entier. Les spécialistes de l’UNESCO et les penseurs de l’école sans murs et de la pédagogie de la libération — entre autres Ivan Illitch — ont été nombreux à se rendre au Saguenay–Lac-Saint-Jean pour observer de près ce laboratoire d’éducation populaire. Ce qui fait dire à M. Cantin : « J’ai au moins la consolation de savoir que des morceaux de TÉVEC et de Multimédia ont survécu dans des expériences en Amérique du Sud, en Europe et en Afrique.»
Recherche : René Bouchard
Rédaction : Claude Garon
Source : Cité éducative, 1992. La revue de l’AGEEFEP de l’Université de Montréal.